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vendredi 26 septembre 2008

Jehane et la crise

Ils m'ont dit d'un ton grave : «Jehane, il faut sauver la banque !»
Et un peu plus tard, en fronçant les sourcils :
«Tu sens l'oignon, Jehane !»
Cependant, ils ne m'ont pas renvoyée.
L'héroïsme est compatible avec la mauvaise haleine.

Lorsque l'Administrateur Délégué fut parti, deux barons du Tapis Vert me conduisirent vers mon destin par des corridors feutrés, puis un ascenseur dérobé.
«Tu as de belles fesses, Jehane», me dit le premier baron, du rang de DRH.
«Jamais ne vis plus beaux nichons», ajouta le second qui siégeait à l'exécutif, je crois.
L'héroïsme, c'est avant tout une question de formation, mais pour marcher à la gloire par l'escalier d'honneur, il faut s'abstenir de manger de l'oignon.

Je me suis dévêtue sur le palier, ils n'ont pas détourné les yeux. Lorsqu'il s'agit de sauver la banque, l'heure n'est plus à la pudeur.

Quand je fus prête à entrer dans l'histoire par la petite porte, le DRH me l'ouvrit et me poussa doucement dans la Sainte Finance, jusqu'à l'alcôve profonde où se caressaient aux jours heureux des rêves de résultats d'exploitation flatteurs. Il crédita mon séant d'une prime furtive, et je me glissai suavement entre les draps satiné comme on se glisse entre deux pages. Un grand destin n'exclut pas le goût du confort.

Les barons s'en allèrent. La pièce était vaste, des écrans papillotaient d'indices en déroute, le matelas n'était ni trop ferme ni moelleux à l'excès. Je m'étirai et heurtai de la cheville le genoux sec d'un compagnon. Dès que l'on vous demande de sauver la banque, il faut s'attendre à être baisée.

Il dormait, jaune et fiévreux sur le satin blanc. Il me sembla plus jeune que franchement vieux, et il émanait de lui une forte senteur de faillite. Je soufflai dans sa narine pour l'éveiller, mais il ne bougea pas.
Lorsque je vis dans la ruelle, son costard rayé de gris, ses derby à trois ans de SMIC, sa légion d'honneur, sa cravate à nulle autre pareille, je compris que je venais d'exhaler la fragrance de l'oignon dans le nez du Président suprême. Et le PDG se mourait, l'aiguillette nouée par la crise des marchés. L'héroïne se tient au fait de l'actualité.

Soudain, il ouvrit l'œil et réclama à boire d'une voix faible. Je me levai et lui servis une flûte de champagne qu'il vida d'un trait. Après quoi je retournai au champ d'honneur. C'est seulement alors qu'il parut s'étonner de ma présence.
«Que fais-tu, blanche guichetière, à t'ébrouer en cette couche de désespoir ?
— Président, je viens sauver la banque.»
La banque était au plus bas, nous eûmes beau faire, le PDG et moi, rien ne put lui redresser l'indice. Au chant du coq —ai-je dit que c'était une nuit, après la fermeture des guichets ?—, au chant du coq qui monta de son mobile, j'étais rendue et toujours vierge. Entre l'héroïne et la gloire, il peut y avoir l'épaisseur de l'hymen.
Lorsqu'il eut repris haleine, le pédégé me dit que c'était bien ainsi, qu'il n'avait plus envie de reprendre goût aux affaires. «Les barons voudraient que je me relève pour partir en croisade, en quête de bon argent pour nous renflouer… Mais nous renflouer ne peux, car il n'y a plus de fond au bateau! Tout est pourri, il prend l'eau de toutes parts.» Il se tut un instant, puis me fit un clin d'œil. «Et puis, veux-tu savoir, blanche guichetière? Je m'en tape, de la banque, j'ai mon parachute! Il y restera toujours de quoi l'ouvrir à l'atterrissage… » Sur ces paroles énigmatiques, il se traîna vers son bureau, s'enquit de mon patronyme, et rédigea un certificat de grande compétence professionnelle, qu'il me donna en recommandant que j'en fis honnête usage à réception de ma lettre de licenciement.

Les barons m'ont raccompagnée chez l'Administrateur délégué, et celui-ci m'a dit :
«Jehane, il faut sauver le Conseil d'Administration !»


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