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mercredi 16 septembre 2009

Peau de Sécu

Elle s'appellerait Carlotta, il s'appellerait Nicolin, parce que, sans se connaître, leurs parents éprouvaient la même admiration pour le couple présidentiel Français des années 10. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, les aurait rapprochés un jour chez des amis. À l'énoncé de leurs prénoms, une irrésistible sympathie les aurait saisis, dans l'émotion de partager un handicap commun. À quelque temps de là, ils se seraient décidés à mêler leurs deux vies pour n'en faire qu'une, à se mettre en ménage en somme. Comme il arrive fréquemment dans cette situation, de cette vie devenue grosse aurait pointé bientôt la promesse d'un bébé. C'est alors que les réalités du temps les auraient obligés à laisser tomber la magie d'un conditionnel enfantin pour affronter le présent et se soucier de l'avenir

Donner la vie est une chose importante, de nos jours, on ne se lance pas à la légère dans une aventure aussi délicate. Les cœurs de Nicolin et Carlotta battent, lorsqu'ils se présentent pour le premier entretien prénatal du parcours de naissance. La semaine prochaine, Carlotta ira peut-être en consultation chez un obstétricien, si elle obtient aujourd'hui le précieux sésame donnant un début d'avenir à sa grossesse. Ensuite viendra l'échographie n°1, indispensable pour obtenir une réservation de lit à la maternité régionale, et surtout appuyer la demande de crédit-accouchement auprès de la banque. Car pas plus Nicolin que Carlotta ne se font d'illusions: les chances de ressortir de l'entretien avec une couverture totale de la naissance du petit Verni, ou de la petite Fortunée (ce sont les prénoms qu'ils ont choisis), sont minimes. Carlotta croise les doigts dans son dos en franchissant le seuil de leur agence d'assurance.
C'est un homme qui les reçoit, jeune, courtois, mais retranché derrière une réserve prudente. Nicolin expose la situation: la grossesse de Carlotta, révélée par un test et authentifiée par le médecin du secteur.
—Voilà, à présent nous aimerions connaître l'étendue de notre couverture médicale…
L'assureur hoche la tête avec une moue énigmatique. Il regarde son écran d'ordinateur, tape sèchement sur son clavier…
—Mouais… Vous avez souscrit le contrat Turquoise, soit la couverture maladie, risques corporels sans responsabilité exclusive, et annexes, avec l'option par tiers conservatoire au choix…
—Heu, vous pouvez nous expliquer ça?
—L'option par tiers? Si vous êtes victime d'un accident corporel n'ayant pas engagé votre responsabilité, nous couvrons vos frais pour les deux bras et une jambe, ou bien les deux jambes et un bras; un bras, une jambe, la tête… Notez que le contrat Turquoise reprend les garanties du contrat Perle, et contient la garantie ventre, qui nous intéresse ici… Celle-ci est affectée des mêmes réserves de tiers conservatoire: la vessie, le côlon, la rate; ou la prostate et les deux reins… Mais j'imagine que madame se soucie plutôt du triolet: utérus, ovaires, vessie?
—Ben, je voudrais surtout savoir si vous rembourserez les frais d'accouchement et d'hôpital
L'homme se replonge un moment dans la contemplation de l'écran, puis son regard revient à Carlotta.
—La réponse est oui, chère madame, puisque la naissance du bébé entraîne l'activation du tiers ventre. Notez que vous aurez la possibilité de définir ce tiers-ci après l'accouchement, afin qu'il prenne plus précisément en compte le périnée, par exemple…
Comme Carlotta rougit, il rosit lui-même et ajoute:
—Je disais ceci parce que certaines clientes font ce choix.
—Les frais d'hôpital sont donc compris aussi dans le contrat?
—Ah! là, monsieur, je crains que ce ne soit pas le cas, hélas! Nous sommes dans le Turquoise, je vous le rappelle, lequel englobe le Perle, lesquels excluent l'un et l'autre la couverture de votre responsabilité. Or, le code des assurance définit le fait d'engendrer comme un acte responsable.
Devant les mines de Carlotta et Nicolin qui s'allongent, l'assureur se fait réconfortant.
—Allons, allons, ne vous faites pas de soucis! Je vais vous délivrer un certificat de couverture médicale, et vous obtiendrez facilement un prêt bancaire pour le complément.
Un peu plus tard, en sortant de l'agence, Carlotta et Nicolin se regardent silencieusement. Ils se prennent par la main, et partent tristement en quête d'un distributeur de pilules abortives.

La source de cette fiction fantaisiste sur un improbable avenir de notre système d'assurance maladie est à retrouver sur le site de Courrier International.

P-S de mes très rares lectures du jour, j'ai eu tout juste le temps d'apprécier «Cherchez la femme», et un billet du Merle Moqueur, malheureusement un peu trop long pour le comprendre dès la première lecture. Il faudra que je le relise, après vous…

14 commentaires:

  1. la privatisation progressive de l'Assurance Maladie amène à imaginer le pire. Ce cas de figure, aussi drôle soit-il, fait froid dans le dos, car si ce n'est pour une naissance, il faudra bientôt avoir les moyens de se faire soigner... et ça, c'est grave, dans le pays des droits de l'homme. Très bon billet.

    Quant au billet du Merle moqueur, je dois avouer que je n'y ai rien compris, après lecture et relecture :-(

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  2. Nous sommes déjà dans le pire... Le mieux ou même simplement le bien sont derrière nous...

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  3. En tout cas l'art du dialogue est là: la démonstration est parfaite. J'aime cette respiration drôle et tellement pleine de sens! Peut-être en sommes-nous déjà dans ce temps où il ne nous rete que la distance et l'humour pour se faire entendre... Mais pour qui?

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  4. Pour soutenir un homme de conviction tel Dominique de Villepin, inscrivez-vous sur le nouveau réseau social politique sur internet http://www.villepincom.fr/

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  5. De toute façon, la Sécurité Sociale risque être en bénéfice l'année prochaine ! Ha ha ha ! Aux Etats-Unis, le virus de la grippe A vient de muter.Deux Américains décédés de la grippe A étaient porteurs d'une mutation.

    http://www.lemonde.fr/planete/article/2009/09/15/deux-approches-d-experts-face-a-la-grippe-a_1240688_3244.html

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  6. Le pire est toujours possible.
    Nous y allons, pas besoin de fiction au demeurant excellente.

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  7. Homer,
    oui, pour la maladie, l'avenir de la sécu est sombre. Mais si tu vas lire l'article du Courrier International en référence, qui compare la situation des futurs parents en France et en Amérique, tu verras que si N. Sarkozy devait nous amener là, ça serait terrible.

    Epamin,
    on peut toujours progresser dans le pire, aussi.

    Hermes,
    merci, heureusement qu'il y a encore une longue pente à dévaler avant d'arriver là.

    Abdel,
    l'info est donnée, on verra…

    Nicolas,
    eh, oh! Ce n'es pas moi qui le prépare!

    Ba,
    mince, ça va aussi réguler internet par le vide ça! Je me demande si mon blog résistera à cette mutation?

    Fleche,
    merci, et tu as raison… Le propre du pire c'est qu'il mute sans arrêt et reste éternellement possible.

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  8. Comme Homer. Ça fait froid - glacial ! - dans le dos !

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  9. Le Coucou et Homer : c'est que mon billet n'était pas explicite, alors. La blague sur Le coucou qui écrit une biographie de Sarkoszy, c'est juste une blague, hein. Il faut cliquer sur le dernier lien du texte, et là on tombe sur la page qui a motivé ce billet. On y voit une vidéo du fils Sarkozy qui ne dit que des bêtises, c'est tout.

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  10. Je me demande si trop de liens ne tue pas le lien. J'ai tendance à lire les textes sans cliquer, (ça ralentit trop la lecture) sauf si j'ai l'impression qu'une information nécessaire, une référence, se cache sous le lien, et je crois que tout le monde fait pareil, un peu comme on éviterait de la pub.

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  11. Mlle ciguë,
    une fuite expéditive dans l'humour noir, c'est tout. ;-))

    Suzanne,
    en fait, j'ai lu votre billet très vite, et me suis contenté des commentaires, sans prendre le temps de visiter les liens. Ce que je ferai à relecture. C'est mon habitude de ne suivre les liens qu'à la fin.
    D'autre part, je suis assez d'accord avec vous: trop de lien tue le lien. Et cela ne mérite le détours que lorsqu'il mène à un complément (ce que permet parfois d'évaluer le titre apparaissant avec l'adresse au passage de la souris)

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  12. J'ai écrit un billet sur les liens, tiens.
    (merci pour le long échange paisible à propos des blagues de nos chers hommes politiques)

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  13. Je vais de ce pas lire ce billet sur les liens, et celui d'hier aussi… (pour l'échange, c'est vous que je remercie de la visite)

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