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jeudi 5 mai 2011

Le Ciel s'en fout

Il roule, la fin de journée est vraiment belle, dehors. Au lieu de descendre vers la côte et sa départementale retrouver les bouchons de touristes radieux, d'artisans harassés pressés de rentrer chez eux, il monte dans les collines par la petite route du Plan. Ça vire en tous sens, grimpe, plonge, grimpe parmi les pins, les chênes lièges. Le ciel est bleu jeune fille tirant sur le bleu betterave-bleue, l'air sent la fumée bleue de Gauloise qu'un vent salubre lui renvoie dans la figure par la vitre ouverte. Il écoute distraitement un concerto pour violoncelle sur France-Musique, négocie ses virages en regrettant qu'aucune voiture ne le précède. C'est mieux avec une bagnole devant pour ouvrir la route, surtout conduite par quelqu'un du coin qui ne se traîne pas. Parce qu'il y a des endroits où deux véhicules peuvent à peine se croiser de front. Dans sa poche de pantalon, il sent brusquement le téléphone vibrer… Il écrase sa cigarette, se contorsionne pour sortir le mobile qui s'est mis entre-temps à sonner.
« C'est toi ? crie une voix angoissée.
— Oui, c'est moi… Je suis en train de rouler, je t'avais demandé d'attendre mon appel…
— Ah ! mais ça peut pas attendre ! Il faut que tu me donnes ma clef, j'ai besoin de descendre à la pharmacie et je suis clouée à la maison.
— Ce n'est pas possible, tu sais bien, je t'ai expliqué… D'ailleurs, ta voiture est en panne, il n'y a plus d'huile…
— Mais non ! hurle la voix. Je te supplie de me rendre ma clef, le docteur est venu, il a laissé plein de papiers, il faut que j'aille chercher des médicaments. Pourquoi tu es si cruel avec moi, qu'est-ce que je t'ai fait ?
— Écoute-moi, essaie de te rappeler : il n'y a plus une goutte d'huile dans le moteur et tu ne dois plus conduire, c'est trop dangereux.
— Que je suis malheureuse ! Tu n'as donc aucune pitié ? C'est ma voiture, tu es tellement méchant… Qu'est ce que je vais devenir, toute seule, abandonnée par tout le monde !»
Son estomac se creuse, il la comprend, il se sent seul lui aussi.
«Écoute, l'infirmière va venir, elle s'occupera de tes médicaments.
— Quelle infirmière ? Je connais pas d'infirmière !
— Elle vient deux fois par jour, chaque jour. Patiente un peu, elle va arriver.
— C'est pas possible ! Qu'est-ce que j'ai fait au Ciel pour que mon fils me traite si mal ?»
Et sa voix éclate en sanglots stridents, le téléphone est raccroché.
Il respire, remonte le son de la radio qu'il avait baissé. La fin de journée est vraiment belle, dehors.