samedi 20 septembre 2008

Dieu est-il libéral ?

J'avais appris, voici quelque temps, qu'à l'occasion de la visite du pape, Dieu séjournerait incognito sur sa bonne terre de France. Comme ma cousine connaissait bien le frère du neveu de la femme du chauffeur du Très-Haut, j'ai sollicité par leur intermédiaire, sans trop y croire, une entrevue avec Lui, pour l'interviewer sur notre actualité… Et miracle ! La réponse me parvint, positive. Dieu acceptait de me recevoir deux minutes, pas davantage, en raison d'un agenda aussi rempli que celui de M. Kouchner. Conformément aux instructions de son entourage, je ne peux rien divulguer du lieu de notre entrevue, et d'autre part, en raison du peu de temps dont je disposais, j'ai dû restreindre ma curiosité à deux points essentiels. Pour ma première question, j'avoue sans détour que je me suis inspiré d'un débat qui fait rage sur le web, parmi de plus qualifiés que moi, à propos du salaire minimum. Ébloui par sa gloire je serais incapable de Le décrire au lecteur, je puis tout de même révéler qu'il se montra fort simple et très cordial. Ainsi, m'invita-t-il d'emblée à laisser tomber l'étiquette pour l'appeler monsieur, sans tralala.
« Monsieur, que pensez-vous du smic, faut-il le conserver à tout prix?
— Je suis pour la suppression du smic, sans état d'âme.
— Hem…, vous avez une âme, comme n'importe quel pécheur ?
— Je n'ai même que ça, mon cher : je suis tout âme. Elle me sert de cœur, de jambes, de barbe, de bras, de tête, c'est très pratique. Je me faufile partout sans embarras. En plus, elle est immortelle.
— Vous insinuez que la mienne serait bas de gamme et périssable? Je croyais le contraire… C'est assez injuste.
— Injuste comme la création, coco ! Il y a dans l'univers des tas de saloperies qui ne deviendront jamais étoiles ; des enfants qui naissent aveugles, sourds, muets, noirs, et…
— Oui, bon ça va, je connais ! Je vous imaginais moins cynique.
—Ce n'est pas du cynisme : j'ai fabriqué des tas d'univers, mais je n'ai jamais réussi à faire un truc aussi parfait que moi. C'est de l'incompétence voilà tout ! Hem…, que ça reste entre nous, off the record, n'est-ce pas ?
— Revenons-en à nos smicards… En somme, vous êtes une sorte d'ultra-libéral qui prône la disparition du smic, et tant pis si cela entraîne l'effondrement des bas-salaires avec une explosion de la précarité…
— Ultra-libéral si ça vous amuse, mais vos inquiétudes sont infondées, car je préconise concomitamment à la suppression du Smic, la création d'un Smic.
— C'est de l'humour divin ?
— Salaire Maximum Interprofessionnel de Confiance, mon cher. Il s'agirait d'agir sur l'économie en la moralisant quelque peu : vous fixez au départ, lors du vote du budget, un seuil de rémunération maximale des postes de hautes responsabilités, qui sera par la suite indexé sur l'inflation, et le tour est joué. Une masse de thune se trouvera en quelques années injectée dans l'économie, disponible pour la redistribution aux bas-salaires. Que pensez-vous de ma proposition ?
— Intéressante…, je peux la transmettre à M. Sarkozy de votre part ?
— C'est déjà fait : je lui serine ça toutes les nuits depuis un mois dans ses rêves, mais pour le moment, il se réveille chaque fois en hurlant à Carla qu'il a fait un cauchemar.
— Peut-être que l'intercession du pape…, ils sont très amis, vous savez.
— J'y ai bien pensé, mais avec Benoit c'est pire, il croit entendre la voix de Lucifer et s'écrie : vade retro satanas !
— Bien, passons à ma question suivante, si vous le voulez bien.
— Je vous écoute.
— Demain, dimanche, auront lieu en France des élections sénatoriales. Comme vous ne pouvez l'ignorer, les sénateurs sont élus au suffrage indirect, et de telle manière que certains d'entre eux tiennent leur mandat de quelques poignées de ruraux conservateurs, alors que d'autres doivent obtenir leur élection de collectivités urbaines bien plus importantes. C'est une situation inique puisque la cambrousse dépeuplée envoie davantage de sénateurs à Paris que les citadins pressés comme des sardines dans leur circonscription. Pensez-vous qu'il soit possible de réformer un jour l'institution du sénat ?
— Ah, le sénat ! J'aime bien le sénat. Ils sont presque tous pour moi, là-bas, vous savez ? Je ne veux pas vous décourager, mon ami, mais je crois que pour obtenir la réforme du sénat, il vous faudra attendre les trompettes du jugement dernier ! »


vendredi 19 septembre 2008

Injection dimanche, pas de crise en vue au Senat

Le sénat… S'il se trouve quelque part en ce moment un prof à errer parmi les blogs, et qu'un malicieux hasard le conduise ici, je voudrais lui suggérer, un jour d'humeur vengeresse contre une classe de malappris, s'entend, de coller à ses élèves un sujet de dissertation sur le sénat. À lui les délices d'imaginer les tourments des sales gosses confrontés à l'aridité définitive d'une telle épreuve. J'en parle en connaisseur, m'étant assigné la tâche d'écrire quelques lignes sur cette auguste institution à la veille d'une poussée d'élections sénatoriales. Si je délaisse donc les thèmes propices au lyrisme, comme la résurrection des marchés boursiers, les tracas de la Vierge Marie, les tribulations d'Edvige, celles du maire de Loudéac, ou de l'école maternelle, c'est par pure conscience républicaine. Ah, le sénat, donc ! S'il n'existait pas, il faudrait s'abstenir de l'inventer. Songez que depuis que la Ve république existe, alors que la plupart d'entre vous n'étaient pas nés, plusieurs hommes d'état, à commencer par Charles De Gaule, ont caressé l'espoir de s'en débarrasser et s'y sont cassé les dents. De la même manière, prétendre définir la vraie nature de cette "chambre haute", et des gens qui y siègent, est un défit. Comme Queneau l'écrivait de l'ornithorynque, le sénat est une institution ambiguë. Le bec vaguement démocratique, la panse gonflée de privilèges singuliers, le cul pesant sur les désirs du peuple. Déjà pour commencer, on s'attendrait à ce que les membres de cette assemblée, dont la moyenne d'âge atteint les 64 ans (la moyenne, ce qui signifie que les octogénaires n'y sont pas rares), on s'attendrait que les dits membres fussent couchés en leur haute chambre. Mais non, ils siègent. Si l'on veut bien accepter l'image d'un char figurant la république, avec Nicolas Sarkozy en péplum pour tenir les rênes et le fouet, nous aurions le peuple à la place des chevaux, les députés et le gouvernement en guise de roues, le sénat comme frein… Ce n'est qu'une image, bien entendu, car les chars antiques roulaient vite, tandis que celui de la république est constamment ralenti par le mauvais vouloir du sénat. Les sénateurs sont élus par un obscur collège composé d'élus locaux, collège dont le citoyen se fiche en général comme de l'an quarante. Le sénat est vieux, et le législateur, obéissant au souci humanitaire de ménager son cœur collectif en atténuant son stress électoral, sa composition n'est jamais renouvelée dans sa totalité, mais par tiers, tous les trois ans, et contrairement à l'Assemblée Nationale, il ne peut être dissout par le président. Et si vous avez la curiosité de vous pencher sur le mode d'élection prévu pour dimanche prochain, vous découvrirez qu'il y aura des sièges pourvus au scrutin majoritaire, et d'autres attribués à la proportionnelle. Avec le sénat, rien n'est jamais simple. Les mauvaises langues soutiennent que c'est la maison de retraite de la république, et j'ai moi-même repris cette idée dans un billet précédent, relevant que c'était aussi le plus coûteux des établissements de ce genre. Cependant, il se trouve aussi des gens, généralement des sénateurs, pour estimer que le sénat fait un travail législatif admirable. J'avoue que je n'ai pas eu de chance : chaque fois que je me suis plongé dans l'une ou l'autre de ses délibérations, ce fut pour constater à quel point l'esprit conservateur, quand ce n'est pas réactionnaire, règne dans ses rangs. Mais attention ! Je ne suis pas sectaire et ne milite en aucune façon pour que l'on oblige les sénateurs à se rendre aux séances du Luxembourg à vélib, histoire de stimuler leur taux de mortalité, non, pas du tout ! D'ailleurs, il y a même des sénateurs que je trouve sympathiques, comme celui de ma circonscription électorale : un socialiste, pensez ! L'unique élu de gauche,du Var. Alors, vous comprendrez que j'estime en définitive nécessaire de réfléchir à deux fois avant de prôner la suppression du sénat.

Nouvel Obs sur le sénat

jeudi 18 septembre 2008

Sortie de crise simple comme un coup de fil

Tandis que de tous côtés on se penche sur la crise financière, on la sonde, on s'ingénie à rendre sa profondeur abyssale compréhensible au commun des fauchés, Mme Alliot-Marie nous ressort presque en douce sa nouvelle mouture d'Edvige. Nous n'avons pas fini d'en entendre parler. Je reste toutefois sur le sujet de la crise, car il y a une information capitale qui est passée injustement inaperçue, à mon avis. C'était ce matin à la radio, alors que je préparais le café, au radar… J'ai appris de France-Inter que Christine Lagarde, née Lallouette, nous avait sauvés du pire par son intervention téléphonique auprès de Ben Bernanke, président de la Réserve Fédérale des USA, le persuadant par son verbe inspiré de faire quelque chose. Et Ben d'injecter illico 180 milliards de dollars en liquidités. Injectés où ? Avec une seringue, ou une poire à lavement ? Ce sont des détails, me direz-vous, mais en économie tous les détails ont leur importance. S'il s'agit d'une perfusion, l'effet peut être roboratif et même salutaire, alors que dans l'autre cas on ajoutera une purge à la courante actuelle…
Tout de même, quelle femme que Mme Lagarde, née Lallouette !
Je ne peux m'empêcher de songer à L'alouette d'Anouilh, et de voir dans son action téléphonique héroïque un effet secondaire de la récente visite de Benoit XVI. Et je ne serais pas étonné que l'on apprenne un jour par ses mémoires que la voix de l'archange Nicolas avait soudainement résonné dans sa tête, cette nuit là : «Christine, il faut sauver la France.
— Mais je ne suis qu'une pauvre bergère de contribuables !
—Christine, tu dois causer à Ben, il le faut.
—Pour lui dire quoi, Monseigneur?
—Aboule la thune, Dieu le veut. »

Voir aussi :
Nouvel Obs
Rue89

P.S. du Vendredi 19 : ce billet comporte une erreur sur la personne ayant fait l'objet du coup de fil de Mme Lagarde. Il s'agissait en fait du Secrétaire au Trésor, Henry Paulson. Cela ne change pas grand chose sur le fond. Tous les détails et un éclairage plus sérieux par un journaliste économiste sur DéChiffrages, dont le billet d'hier a échappé à ma vigilance.

mercredi 17 septembre 2008

Sortir de la crise en chantant

Devant l'aggravation de la crise financière et le risque de voir celle-ci écrabouiller nos perspectives de croissance, beaucoup de patriotes économistes se mobilisent, tant pour analyser la situation et ses premiers effets que pour sonner l'alarme, voire proposer des solutions. Je pense quant à moi qu'il n'y a pas lieu de paniquer tout de suite, car le pire est encore devant nous, ce qui devrait nous permettre de profiter du prochain week-end, pleinement. Et puis, nous sommes gouvernés par des gens responsables et posés, qui prennent le temps de réfléchir sans mélanger les genres —je fais ici allusion à ceux qui reprochent à M. Sarkozy d'avoir paradé, hier, pour annoncer la fin d'une petite partie de «aux gendarmes et aux voleurs» pendant qu'il y avait le feu à la banque. En vérité, Nicolas Sarkozy a bien raison de se taire et de choisir le recueillement dans le silence de sa chapelle de l'Élysée… Pardon ? Vous êtes sûr qu'il n'y a pas de chapelle là-bas ? Il a bien raison en tout cas de se retirer en lui-même, impénétrable et altier comme un donjon élyséen. Ceci dit, d'un strict point de vue d'économiste, sa marge de manœuvre est si étroite, que je puis me permettre de pronostiquer la mesure principale qu'il devrait bientôt annoncer, destinée à sauver la France de la récession. Nicolas Sarkozy et le gouvernement complet, accompagnés des meilleurs économistes du pays (sans moi), se rendront sous peu en pèlerinage à Lourdes. Par la même occasion devrait-être ainsi célébré l'avènement de la nouvelle laïcité positive.

(voir aussi mon analyse du risque de récession dans le billet d'hier)

P.S. sans rapport avec la récession :
D'une visite au blog de Martine, j'ai rebondi de sa liste vers Big Picture. Il y a là un billet à propos de l'influence de la NRA (le lobby des armes) sur les élections américaines, dont je recommande la lecture.



mardi 16 septembre 2008

Analyse des galipettes financières et du risque de récession

Les banques américaines ont attrapé une maladie honteuse due à un virus pernicieux nommé "subprime". Le préfixe sub, à forte connotation de soumission, suggère qu'il s'agit d'une affection contractée au cours de pratiques sado-maso. Ceci noté, non pas dans une intention moralisatrice déplacée, mais simplement afin de rappeler le point de départ de l'épidémie actuelle.
Les banques —et peu nous importe de connaître le détail de leurs ébats—, se sont refilé le virus. Certaines trépassent aux USA, ou sont sont en réanimation. De ce côté-ci de l'atlantique, quelques unes ressentent déjà des frissons, une boule d'angoisse, là. Le stress aidant, elles nous font une chute de tension et la bourse plonge. Pourtant, les nôtres de banques devraient savoir, même si elles ont succombé à la tentation d'un kamasoutra financier peu avouable, que nous sommes une nation invincible : pas plus que le nuage de Tchernobyl, l'épidémie américaine ne pourra franchir nos frontières et nous atteindre. En science économique, la rigueur du raisonnement fondant la valeur de l'analyse, je me contenterai de rapporter la courbe ascendante du baromètre élyséen, qui parle d'elle-même. L'indice Sarkozy est là, qui montre que la France va bien. Croyez-vous autrement qu'un président s'amuserait à occuper le devant de la scène à la place du porte-parole du ministère de la défense, pour annoncer le succès d'une opération de police, ainsi qu'il le fit aujourd'hui à propos de l'affaire des pirates somaliens ? Évidemment, il peut s'agir aussi du signe que l'on songe, en haut-lieu, à un traitement de cheval de l'épidémie, tel que le parachutage de commandos financiers sur les banques américaines, dans le but d'assainir le milieu infectieux une bonne fois. Ce pourrait être une solution efficace, car certains de mes confrères économistes redoutent une mutation du virus en récession, ce qui transformerait les subprimes en affection submergeante. Quelle conclusion tirer de tout cela, direz-vous ? Aucune pour le moment, mais restons vigilants, tels de bons chiens de garde. Il convient d'avoir toujours à l'esprit ce théorème bien connu en économie :
La récession est une mécanique
qui donne la colique
aux politiques
le mal d'argent
aux pauvres gens
le mal au fion
aux patrons

lundi 15 septembre 2008

Contribution expérimentale à la laïcité positive

Quelle place reviendrait à la chose religieuse dans une laïcité positive, et d'abord, comment rendre l'esprit laïc plus positif qu'il ne l'est spontanément ? Je n'ai pas trouvé de réponse satisfaisante jusqu'à présent dans les blogs, pourtant inventifs généralement, non plus que dans les remarques de Max Gallo à ce sujet. C'est pourquoi, en toute humilité, je risquerai l'idée que l'école laïque pourrait prendre en compte, du primaire au secondaire, non l'étude du catéchisme ou de la foi —enseignement réservé aux gens qualifiés—, mais l'apprentissage du lexique religieux dont l'ignorance constitue un grave handicap pour les jeunes d'un milieu défavorisé. Ainsi des pans entiers de notre littérature, y compris celle issue de l'imaginaire républicain, ne leur tomberaient plus des mains. En cette matière aussi, l'illettrisme est source d'appauvrissement.
J'en veux pour preuve l'expérience scientifique suivante, conduite à l'Université de Cambyrat, sur un échantillon de vingt-cinq étudiants âgés de 17 à 19,5 ans. Six d'entre eux ont put lire le document ci-dessous jusqu'au bout, et deux seulement ont été capables de l'expliquer partiellement.

Une leçon de choses

Ils formaient une famille quelque peu étrange, que les gens du voisinage regardèrent, un temps, d'une curiosité défiante. Les Poussegrain venaient de la campagne. Le père, veuf taciturne et doux d'apparence, vendait du fourrage sec sur la rive droite de la Seine. Un revers de fortune, consécutif à un gros chagrin, l'avait amené à s'installer ici, à Paris, fort à l'étroit dans cette maisonnette proche de Saint-Eustache, avec ses deux enfants et une seule servante. Les voisins avaient tout de même aperçu de beaux meubles, un grand tableau, du linge fin, ainsi qu'une vaisselle abondante, déchargés d'un tombereau le jour de l'emménagement. Enigmatique fut le manège du père et des enfants, lorsqu'ils promenèrent le grand tableau, porté verticalement par son cadre, tout autour du pâté de maisons, comme s'ils voulaient faire visiter le quartier à la jeune femme souriante peinte sur la toile. Bizarre, l'impression qu'ils donnaient de converser avec le portrait, mais là n'est pas la question… Ils finirent par rentrer le tableau, ils s'installèrent. On s'habitua.
Les enfants, le garçon d'une douzaine d'années, la fillette sa cadette d'un an, ne se quittaient jamais. Daniel et Rosalie allaient à l'école au couvent de la rue Dubec, qui à l'époque portait un nom moins célèbre. Ils s'y rendaient à pied, main dans la main, et ne se séparaient qu'à l'instant d'entrer, l'une à l'école des filles, l'autre à celle des garçons. Ils étaient châtains tous les deux, les yeux verts aux jours gais, mordorés quand il y avait des larmes dans l'air —toujours proprement vêtus, gracieux. Ils apprenaient facilement en classe, chacun de son côté, ils chantaient bien, les soeurs les citaient en exemple.
Ils traversaient pourtant un période dissipée, bien que cela ne se vît pas du premier coup. Une petite lumière follette du regard, le sourire un peu trop angélique… Bref, il arriva que la servante de leur père, qui avait eu autrefois commerce avec le diable, mourut subitement d'une damnation cérébrale en pleine nuit. La maison étant exiguë, il apparut impensable de la laisser dans sa mansarde au sommet du petit escalier à vis, au risque de s'exposer au scandale d'avoir à sortir sa bière cordée, par l'oeil de boeuf, au moment des obsèques. Poussegrain père la descendit pendant qu'elle était souple au rez-de-chaussée, où l'on entreposait tous les meubles et objets en surnombre, dans l'attente de jours meilleurs.
La servante fut allongée sur une table à gibier recouverte d'un drap blanc, entre le dos d'une crédence et des portes d'armoires démontées. La pièce regardait la rue par sa fenêtre de devant, et des jardins par celle de derrière. Cette dernière ouverture, dérobée, percée presque de plein pied, permit à Daniel et Rosalie d'organiser des visites à caractère scientifique et lucratif.
Pour un sou chipé aux parents, les petits bourgeois du voisinage purent entrer regarder la mort en face. Avec deux sous, on leur montra l'étonnante contractilité musculaire de la jambe et du bras, au contact d'un instrument de dévotion, contractilité plus prononcée à l'aide d'un fort rosaire à quinze Pater, qu'à celui d'un léger chapelet à cinq dizaines d'Avé. En échange de trois sous, ils découvrirent l'étrangeté d'un saut de carpe post-mortem, sous l'effet d'une goutte d'eau bénite, astucieusement projetée au niveau épigastrique. Contre cinq sous, on troussa la gisante, afin que les plus téméraires pussent se familiariser avec la féminité en son mystère.

dimanche 14 septembre 2008

La religion dans le Grand collisionneur de sottises

Le Grand collisionneur de hadrons (LHC), ou, si vous préférez, le «plus grand accélérateur de particules du monde», comme l'ont baptisé les médias, a été mis en route mercredi dernier. Il forme un anneau de 27 kilomètres de long, à cheval sur la frontière franco-suisse. C'est le dernier instrument du CERN, organisation européenne pour la recherche nucléaire, destiné à recréer les conditions qui existaient aux premiers instants de l'univers. En ce dimanche, où rien de l'actualité n'avait provoqué chez moi de démangeaison particulière, si ce n'est, à la rigueur, le miracle accompli par Benoit XVI faisant revenir le beau temps à Lourdes, je me suis replié sur ce fameux LHC. Parce que le pape et le grand collisionneur me fournissent un sujet à cheval sur la frontière de la métaphysique. Donc, il s'agit pour le LHC de reproduire l'état de la matière au début de l'univers, juste après le big-bang des astrophysiciens —le dimanche de Dieu pour les théologiens. Mais attention : quand les gens du Cern parlent des premiers instants, il ne s'agit pas du lundi de l'être suprême, au lendemain du big-bang, non ! On est en dessous de la seconde. Je ne me souviens plus de quelles valeurs il s'agit, et pour ce qui m'occupe, cela n'a aucune importance… Les scientifiques sont très contents, car il paraît que l'appareil fonctionne idéalement, ils vont le faire monter en puissance incessamment. Et tout d'un coup, je me suis demandé ce qui surviendrait si le bazar marchait encore mieux que prévu —ça arrive, après tout : il y a des satellites et des robots qui accomplissent des exploits inespérés dans l'espace—, si le Grand collisionneur remontait jusqu'au big-bang et le dépassait, en dessous de zéro seconde… Vous ne voyez pas qu'il apparaisse un barbu, Dieu soi-même? Il ferait sa sieste du dimanche, forcément, et l'intrusion de petits mortels le dérangerait. L'œil serait dans le tuyau et il regarderait le Cern, pour paraphraser maladroitement Hugo… C'est Benoit qui serait content ! Et nous autres athées, défenseurs de la liberté de pensée de tout poil, qui ferions pâle mine. Mais d'un autre côté, possible que l'on ne découvre que le fond d'un trou noir, une sorte de rien. Et là, je pense que les choses se gâteraient, parce que Benoit téléphonerait dare-dare : «Arrêtez-moi cette machine démoniaque !» dirait-il à Nicolas, à Angela, à Gordon, et toute la bande. Que croyez-vous qu'ils feraient, ceux-là, Nicolas Sarkozy le premier ? Eh bien, notre président déciderait de positiver au plus vite sa laïcité, il décréterait le «secret défense».


M'éloignant à peine du sujet précédent, je voudrais relever que mes collègues blogueurs, farouches laïques pourtant, observent le repos du Jour du Seigneur… À cette heure, on ne trouve de billet récent qu'en de rares lieux, du moins parmi ceux que je fréquente, y compris à droite.