mercredi 10 mars 2010

J. Attali appelle le Samu pour la république

Chaque fois, on se laisserait gagner par l'irritation, et pourtant je sais bien que c'est un sujet sans avenir. Chaque fois que des couronnes sont tressées à la démocratie française, je suis effaré. Même quand il s'agit d'une couronne funèbre, comme c'était le cas en lisant un article de Jacques Attali sur Slates. Il veut sauver notre système, preuve qu'il va mal, et feint de diagnostiquer que «nous ne sommes pas en démocratie».

Jacques Attali est un séduisant faux-monnayeur dans tous les domaines, à commencer par celui de l'écriture, où il a été accusé à diverses reprises de plagiat (François Mitterrand, indulgent, disait qu'il avait «le guillemet facile»). Sur le plan des idées sa réputation ne vaut pas énormément mieux. Pour rester sur le sujet de la démocratie, on peut lui accorder de n'être pas le seul faux-monnayeur en la matière. Ils sont innombrables ceux qui partagent son impudence: la quasi totalité des gens qui exercent un petit ou un grand pouvoir de bas en haut de la république, et l'armée de tous les autres, cyniques, carriéristes, adeptes des hiérarchies intransigeantes, naïfs, imbéciles… Bien sûr que nous ne sommes pas en démocratie, puisque nous n'y avons jamais été!

J. Attali énumère de nombreux symptômes qui conduisent à trouver notre régime malade. Je ne vais pas les reprendre un à un, au risque de plagier son article, ce qui serait un comble, mais je m'arrêterai sur l'un des plus significatifs. Pour lui la réduction du mandat présidentiel à cinq ans «interdit [au président] d'être provisoirement impopulaire». Cela signifie donc que dans sa démocratie, le président doit jouir du pouvoir de mécontenter impunément son peuple, afin de mener à bien la politique qu'il a choisie. Les deux ans de rallonge d'un septennat devant lui permettre de reconquérir les esprits, pour obtenir mandat de continuer à régner…

En démocratie au contraire, si l'on tient à conserver un président, dont le rôle pourrait en effet devenir salutaire en cas de péril, on prendrait soin de ne lui concéder aucun pouvoir d'essence monarchique. On commencerait par déloger les hauts responsables de la politique des palais où ils ont cru bon de s'installer au lendemain de la Révolution. De quoi a besoin un président? D'une grande salle à manger pour recevoir les hôtes étrangers, et de ciseaux qui coupent parfaitement les rubans dans les inaugurations.

Toute plaisanterie mise à part, on peut observer que l'impopularité ne paralyse nullement M. Sarkozy dans son obstination à bouleverser la France. On peut même lui reconnaître ce courage. Et je mettrais ma main au feu que dans l'opposition, on se frotte les mains devant la besogne qu'il accomplit en diminuant de façon drastique les effectifs de fonctionnaires. Ça ne sera plus à faire! Voilà des années que l'on entend certains répéter dans tous les camps qu'il faut alléger la fonction publique, qu'elle coûte trop cher…

Dans une démocratie, les gouvernants, les députés, seraient peut-être aussi de cet avis, mais il leur faudrait réellement mouiller leur chemise pour le faire admettre au peuple. Ce dernier aurait en effet la possibilité d'entraver une telle évolution par voie référendaire. Les députés contrôleraient étroitement le gouvernement, même si des mécanismes devaient être imaginés pour assurer à celui-ci une certaine stabilité —il y a des gens payés pour réfléchir à ces choses et inventer des solutions.

M. Attali parle aussi des devoirs des citoyens, celui «de débattre, d'étudier et de voter»… Ces devoirs là seraient sans doute moins négligés si les gens avaient le sentiment que cela sert à quelque chose, et qu'à tout moment de la vie publique ils peuvent prendre une parole décisive. Il n'y a pas de démocratie sans participation directe des citoyens, non pas au gouvernement proprement dit, mais à l'élaboration des décisions et au contrôle des politiques. Cela passe obligatoirement par le référendum d'initiative populaire.

10 commentaires:

HERMES a dit…

Oh oui, les faux monnayeurs, les copieurs, les nègres... Et chacun serait sommé en lui-même de savoir la limite de ce qu'il doit dire et de ce qu'il peut faire: l'excès rend-il la démocratie impossible?
Peut-on penser une démocratie internet? Ce serait sans doute la pire. Alors, l'incertitude et la force de pensée restent la raison d'être optimistes. Mieux vaut cette naïveté que...
La dernière phrase est aussi ma revendication. Mais ça gène la gauche dans laquelle je suis: populiste!

Gildan a dit…

Dis moi 'plagiat' c'est le mot de la semaine ou bien ?
;^)
Je préfère
"Avoir le guillemet facile"
je le note, d'ailleurs !
Ah!! Ce cher Tonton...

Le coucou a dit…

Hermes, une démocratie internet? Dans l'état actuel des choses c'est impensable, l'horreur absolue! Mais dans un avenir plus lointain, peut-être naîtra-t-il quelque chose qui y ressemblerait?

Gildan, oui, j'ai été étonné moi aussi… Sur Attali, on peut trouver pas mal de choses amusantes. Libé avait aussi fait allusion à son ardeur au découpage (des pages d'autrui)…

Epamin' a dit…

Les politiques aiment beaucoup animer le jeu du ni OUI ni NON! On perd à tous les coups, nous!

Le coucou a dit…

Epamin', est-ce que cela peut durer indéfiniment? Oui, hélas…

BA a dit…

Le 24 janvier 2008, Jacques Attali remet à Nicolas Sarkozy un rapport intitulé « Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française ».

Dès la page 8, Jacques Attali s’en prend à l’Etat. Jacques Attali reproche à l’Etat de trop règlementer :

« N’ayant pas abandonné un modèle hérité de l’après-guerre, alors efficace mais devenu inadapté, la France reste très largement une société de connivence et de privilèges. L’État réglemente toujours dans les moindres détails l’ensemble des domaines de la société civile, vidant ainsi le dialogue social de son contenu, entravant la concurrence, favorisant le corporatisme et la défiance. Alors que notre époque requiert du travail en réseau, de l’initiative et de la confiance, tout se décide encore d’en haut, tout est contrôlé dans un climat de méfiance générale. Les dépenses publiques françaises sont les plus élevées de tous les pays de l’OCDE et augmentent encore plus vite que la production. »

Jacques Attali demande à Nicolas Sarkozy :

- de transférer encore plus de compétences de l’Etat vers les collectivités territoriales,

- de ne pas remplacer deux fonctionnaires sur trois qui partent à la retraite (je dis bien : non-remplacement de 2 fonctionnaires sur 3 !).

DECISION 251 :

Les transferts de compétences de l’État vers les collectivités territoriales doivent être accompagnés d’un abandon effectif de la mission correspondante par les services de l’État, et du redéploiement de l’intégralité des agents de l’État concernés, pour éviter les doublons entre les actions de l’État et des collectivités territoriales.

DÉCISION 252 :

Utiliser les gains de productivité définis plus haut pour mettre en oeuvre de manière systématique le principe du non-remplacement de deux fonctionnaires sur trois partant à la retraite, sans nuire à la qualité des services.

http://www.liberationdelacroissance.fr/files/rapports/rapportCLCF.pdf

Nicolas a dit…

Non. Malgré tous tes encouragements, le Coucou, je REFUSE de lire Attali...

Le coucou a dit…

BA, ouf! je te dis pas merci pour la tartine, et je parie que tu ne lis même pas mes billets!

Nicolas, tu as lu BA, au moins? Attali, c'est beaucoup plus long encore, je te comprends.

Monsieur Poireau a dit…

Si un gars vient frapper à ma porte en me disant : je vais vous faire un rapport avec toutes les solutions pour sauver le pays, je me dis soit qu'il est bourré, soit qu'il se fout de ma gueule.
Visiblement notre président n'a pas cette même logique ! :-)))

Le coucou a dit…

M Poireau, ça prouve qu'avec J. Attali, N. Sarkozy a trouvé plus fort que lui pour baratiner.