mardi 27 avril 2010

Le Journal de l'Empire


C'est la tristesse au cœur que je, soussigné Le Journaliste, directeur du Journal, rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, pigiste, et balayeur honoraire des locaux, prends la plume en service commandé. Le palais m'a en effet confié mission de mettre un terme à une rumeur pernicieuse qui empoisonne notre beau pays Franchois depuis quelque temps, et alimente même des articles venimeux de la presse étrangère. Rendons grâce à notre Empereur d'avoir épargné à son peuple la pollution de l'âme que constitueraient ces feuilles de rien, en interdisant leur vente dans les frontières de l'Empire. Il a plu au Bien-Aimé Nicolas 1er d'accorder l'exclusivité de nos kiosques aux seules pages, salubres, du JOURNAL, et à la prose de son dévoué serviteur Le Journaliste. C'est pourquoi je me propose aujourd'hui d'abattre la rumeur d'une plume impitoyable.

De quoi s'agit-il? Le prétexte de cette affaire est à rechercher fort loin, à l'époque héroïque où l'Empire n'était encore qu'une idée vague, mûrissant dans l'esprit du génial Nicolas. Le lecteur âgé se souviendra que dans les dernières années de la gueuse, un certain Oscar Billamol fut premier sapir de l'avant-dernier président de la république Albert Papillon, un socialiste —que l'on me pardonne ce mot grossier! Or, notre Bien-Aimé se trouvait exercer les importantes fonctions de sapir de la tirelire dans le gouvernement Billamol. Le cadre ainsi posé, j'ajouterai qu'Oscar Billamol projetait de se porter candidat à la présidence de la république franchoise.

Que dit la rumeur?
Pour avoir des fonds, afin de faire campagne, M. Billamol aurait obligé notre industrie d'armement à vendre à perte plusieurs dirigeables à une nation orientale. Mais l'argent public ne pouvait entrer directement dans les poches de M. Billamol: on aurait donc imaginé de gonfler les pots-de-vin qu'il est d'usage de verser dans ce genre de transaction, et de récupérer une bonne partie de ces derniers. Pour ce faire, et brouiller les pistes, le sapir de la tirelire, notre bon Nicolas, aurait facilité la création d'une société fictive à l'étranger. Les intermédiaires recevaient les dessous-de-table par les soins de cette société, puis, avant de graisser la patte aux acheteurs orientaux, en reversaient une fraction non négligeable au trésor de campagne de M. Billamol.

Je vous demande un peu: n'aurait-il pas été plus simple d'empocher tout de suite cet argent, sans se fatiguer à l'envoyer à l'étranger? Certes, on peut objecter que dans un gouvernement républicain, toute somme doit pouvoir être suivie en écritures diverses jusqu'à un certain point. Il fallait donc qu'elle partit intégralement à l'étranger et que la trace en fût perdue par les comptables de l'état, avant d'en récupérer la moindre fraction.

Soit, mais je vous prie de considérer cet argument imparable: a-t-on bien regardé les visages de M. Billamol et du Bien-Aimé Nicolas 1er en sa jeunesse? Il y a des photographies… L'un comme l'autre rayonnent de probité, et leurs yeux loyaux regardent droit dans le sens de l'état! S'il était encore besoin de preuves, que l'on considère ce que ces hommes sont devenus: le premier est aujourd'hui Cardinal de l'Église Impériale, le second n'est rien moins que notre Empereur. Imagine-t-on que le peuple Franchois, vous, moi, serions assez naïf pour élever en honneurs des individus corrompus?

Je me trouvais il y a quelques mois à bord du Nicolas One, lors d'un voyage de l'Empereur. Je me souviens encore qu'un petit journaleux d'un pays dont je tairai le nom par courtoisie, lui avait fait part de cette rumeur naissante avant de lui demander avec insolence ce qu'il pouvait dire à ce sujet. Eh bien, le croiriez-vous? L'Empereur fut pris d'un fou-rire inextinguible qui dura jusqu'à la fin du vol! Avant de descendre de l'avion, il fit cette forte réponse: «franchement, mon garçon, franchement, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? C'est grotesque, voilà ma réponse!»
Et paf!
signé: Le Journaliste

à lire : Libération, Mediapart.

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5 commentaires:

Gildan a dit…

Dès demain, un lien, comme pour celui d'hier d'ailleurs.
;^)

Homer a dit…

Très bon billet.

Le coucou a dit…

Gildan, merci :-)

Homer, pareil :-))

Nicolas a dit…

"a-t-on bien regardé les visages de M. Billamol et du Bien-Aimé Nicolas 1er en sa jeunesse? "

Oui.

Homer,

Fayot.

Le coucou a dit…

Nicolas, alors tu conviendras avec le Journaliste qu'ils inspirent une confiance proportionnelle à ton élan de sympathie. (Homer est un type honnête, mon cher!)