mardi 28 octobre 2008

Ma pompe funèbre

Quand je pense à la récession, moi je me bidonne. Ça vous en bouche un coin, hein? Dans ma partie, on n'est jamais en crise —ou alors c'est une crise à l'envers : trop de boulot, comme l'été de la canicule… Remarquez, faut pas croire que tout baigne dans le turbin, non. Y a les impedimentas, comme il dit, le patron. C'est un mot pour dire la concurrence, il paraît, et de la vacharde, même! Tenez, rien qu'ici, à Sarkoville où je bosse, on est six entreprises pour 50000 habitants. Eh bien, même avec la récession, les plongeons de la bourse, la vicissitude de l'humain, la vieillerie, tout ça…, on n'a pas forcément deux macchabées par jour. Des fois, juste trois ou quatre pour la semaine. Alors à six croque-morts, vous imaginez bien qu'il faut se bouger le cul. Être les premiers sur un bon coup. Le patron, il a ses informateurs. «Achille, va au 98 avenue Fillon, y a une phase terminale.» J'y go avec mon collègue Louis, on se met en planque pas trop loin de l'entrée. Pas trop près non plus, pour repérer si les enfoirés d'Hygiène et compassion, ou de Pompe Eco sont pas déjà sur le terrain. Ça arrive. Une nuit, j'ai appelé à la rescousse une copine qui michetonne au Paddock, une boîte d'ici. Elle a si bien allumé les mecs d'Eco, qu'ils étaient tous occupés à l'arrière du corbillard au moment stratégique… En plein jour, c'est plus emmerdant, parce qu'on peut pas grand chose, sauf aller faire un tour dans l'immeuble de temps en temps. On hume l'atmosphère, on tend l'oreille, comment vous expliquer ça? Des trucs qu'on apprend sur le tas, incommunicables, comme on dit. Quand c'est bon, on frappe carrément à la porte… «Vous avez fait vite!» qu'ils disent la veuve, ou le grand fils, d'un air égaré. «Célérité et miséricorde, sincère condoléances, madame.» On va jeter un coup d'œil apitoyé au client, on murmure de pas s'en faire, s'il a une mine terrible, qu'on va arranger ça. Et puis on va s'installer sur un coin de table pour le dossier. Y en a des fois qui demandent timidement un devis. Là, on répond avec douceur : bien sûr, on vous fournira ça demain, quand le premier choc sera passé. En attendant, voyons ce qu'il faudrait pour ce pauvre monsieur. C'est là qu'il faut être psychologue, deviner en quelques instants ce qu'on peut leur fourguer au maximum : une caisse de peuplier vernis, ou la bière d'acajou grand standing, poignées plaquées or ; la simple plaque inox, ou le crucifix en laiton massif, la garniture papier recyclé, ou le satin blanc matelassé… Bon, je ne vais pas vous faire l'article, on a deux pages d'options. Et puis, ça presse pas pour vous tout de suite, hein? Remarquez, on ne sait jamais… Je vous laisse ma carte, ça porte bonheur.

Muse : le Nouvel Obs
Ça n'a rien à voir avec ce billet, mais j'ai aimé lire Zoridae, et pour d'autres raisons encore, les blogs de Gael et PMA qui attirent notre attention sur la menace du projet Hadopi.

4 commentaires:

Gaël a dit…

comme quoi c'est pas la crise pour tout le monde :)

Le coucou a dit…

Gaël, oui, en plus elle doit vraiment leur apporter des clients!

Nicolas a dit…

Bobiyé !

lili a dit…

le scandale des funérailles trop chères ressort presqje tous les ans, et puis rien ne change!